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GRATALOUP - Jean-Louis Ferrier - Les Mondes impliés

  • Jean-Louis Ferrier - Historien de l'Art
  • 5 févr. 1993
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours



Grand Oeil du Peintre -  GRATALOUP - 1991 - 136 cm x 275 cm
Grand Oeil du Peintre - GRATALOUP - 1991 - 136 cm x 275 cm

En 1993, le critique et historien de l’art Jean-Louis Ferrier consacre une monographie à l’œuvre de GRATALOUP.

Dans son introduction, il revient sur sa première découverte des peintures dans l’atelier parisien de l’artiste et sur l’éblouissement qu’il éprouve devant une œuvre qu’il considère immédiatement comme profondément singulière.

Il y analyse la couleur, la trame, les dimensions symbolique et spirituelle de cette peinture et cherche à en comprendre les fondements.

« Cette peinture ne ressemblait à aucune autre, ni ancienne, ni moderne. Elle ne procédait d’aucune mode et ne pouvait être rattachée à aucune école. »

Nous reproduisons ici le texte intégral de cette introduction, témoignage essentiel du regard porté par Jean-Louis Ferrier sur l’œuvre de GRATALOUP.

Jean-Louis Ferrier — 1993 Introduction à la monographie consacrée à GRATALOUP


Je n'oublierai jamais ma première visite chez Grataloup, encore que je n'en aie pas retenu la date précise. C'était il y a quelques années, au printemps, me semble-t-il, ou au début de l'été, en fin de matinée. La lumière de Paris était limpide, il faisait beau. Les toiles de l'artiste généralement de grandes dimensions étaient peu visibles dans son atelier trop petit. Nous dûmes, afin d'avoir un recul suffisant, les transporter dans la cour agrémentée de gazon et de fleurs sur laquelle donne celui-ci et les placer côte à côte contre sa verrière.


Grataloup peignait alors surtout des arbres de vie à quoi s'ajoutaient quelques iles enchantées et quelques paradis. Thèmes éternels, mais traités d'une manière si personnelle que cette peinture ne ressemblait à aucune autre, ni ancienne, ni moderne. Elle ne procédait d'aucune mode et ne pouvait être rattachée à aucune école. J'en fus ébloui.


Ce qui d'abord, m'impressionna le plus fortement, ce sont les qualités de coloriste dont les tableaux que j'avais sous les yeux témoignaient. Non que Grataloup rappelât les empâtements fauves ou les outrances expressionnistes, mais dans la mesure où ses tons se caractérisaient par leur extrême légèreté qui laissait voir une écriture formée d'entrelacs se déployant de bas en haut. La couleur était en tension avec la trame. Il y avait, dans cet art, un jeu visuel mysterieux, fascinant.


J'appris par la suite, lorsque nous fimes plus ample connaissance, que Grataloup était un adepte de la théosophie. Beaucoup de peintres l'ont été avant lui, comme Mondrian dont les grilles formées de l'entrecroisement de verticales et d'horizontales noires procèdent pour une part importante des théories de Schoenmaekers, un théosophe hollandais. Ou Herbin, génial meconnu, que je rencontrai à plusieurs reprises vers la fin de sa vie et qui m'expliqua tout ce qu'il devait à la pensée de Rudolf Steiner, sans que j'y porte alors beaucoup d'attention.


La théosophie, à mes yeux, consistait surtout à faire tourner les tables, d'après ce que j'avais entendu dire de la trop célèbre Mme Blavatsky, mais je faisais erreur. A l'étudier tant soi peu, il apparait qu'elle n'est nullement un spiritualisme vague. Au contraire, les théosophes mettent l'accent sur le fait que matière et esprit communiquent, que la spiritualité véritable est incarnée, qu'il n'y a pas les réalités matérielles au ras de terre et spirituelles au-dessus, qu'elles sont inextricablement liées et divines. Tout découle, selon la doctrine théosophique, d'une circulation d'énergie qui traverserait toute chose : le monde minéral apparement inanimé, les plantes, les animaux, l'homme, rame répandue dans l'univers entier, en communion avec la vie cosmique. Comme une sorte de mysticisme appliqué.


L'art y joue un rôle prépondérant, car non seulement les mots, les formes, les sons, les couleurs, selon elle, restent insignifiants lorsqu'ils manquent d'arrière-fond spirituel, mais ils sont le révélateur nécessaire de toute spiritualité, en opposition avec le souffle mortel exhalé par la pensée abstraite. La couleur notamment - les relations psychiques entre le bleu et le rouge ou entre le bleu et le jaune, l'antagonisme du noir et blanc - élève le réel au domaine de l'esprit.


La théosophie parle aussi de cadavres spirituels, notion facilement identifiable, par exemple, dans une toile de Dubuffet. Elle recherche, au contraire, une plénitude. Celle-là même que je ressentis dès le premier instant, sans en soupçonner l'origine, dans la peinture de Grataloup.


Toutefois, même si elle en découle, cette œuvre ne peut s'expliquer, dans ses divers aspects, graphique, esthétique, archétypique, par la seule théosophie.


Aussi est-ce à en dégager plus largement les tenants et aboutissants que s'emploieront les pages qui suivent.

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